Coach de vie et autrice, Elise Pourkier Vitard vous propose “Histoire d’avancer”, une série de nouvelles pour ancrer dans le quotidien des clés de développement personnel. Bonne lecture !

Virgile se gare sur le parking de terre, à l’ombre des sapins. 8 h 25. Il est le premier. L’autoradio crache une musique rock depuis qu’il a commencé à monter le col. Il se demande pourquoi on s’obstine parfois à laisser la radio allumée alors que les ondes ne captent presque plus. Grésillements inaudibles sur fond de tube des années 90. On préfère encore ça à l’info trafic.
Virgile sort de l’habitacle. Il déplie son corps fatigué, endolori par le manque d’activité physique et les années à taper à l’ordinateur. Job dans l’informatique non épanouissant. “Il faut bien travailler” se répète-t-il souvent. Sauf que cette fois, l’appel de la nature a été plus fort. L’appel de la nature ou la promesse de la rencontre ? Il sort son téléphone et lit une nouvelle fois le dernier email de Lila, reçu trois jours plus tôt : “Je termine à 20h samedi, retrouve-moi au Bar du Criou, à Samoëns.” Alors, lui, le geek de La Défense, était allé parler à son chef.
– Excuse-moi Marc, tu as une minute ?
– Bien sûr, qu’est-ce qu’il t’arrive, tu n’as pas l’air dans ton assiette.
Virgile avait pris soin de se donner une mine de circonstance avant d’entrer dans son bureau. Il lui expliqua qu’il venait de recevoir un coup de fil de l’Ehpad de sa grand-mère. Elle était malade et le réclamait à son chevet, en Haute-Savoie. Il lui fallait s’y rendre rapidement. Marc avait accepté qu’il parte dès le lendemain.
– Merci chef, tu es au top.
Le soir, il avait préparé son sac en faisant défiler, sur l’écran de son ordinateur, un diaporama du village de Samoëns. Afin de maximiser ses chances de trouver l’amour, il avait en effet décidé d’être plus mobile et d’élargir son champ de recherche. C’était aussi une bonne occasion de partir en week-end au gré des rencontres.
Et elle était arrivée. Lila Becchi. Un pseudo ? Sa photo de profil la représentait de dos, face à la montagne, des vaches savoyardes marron clair broutant près d’elle.
Je suis dingue, pensait Virgile. Franchement, je n’ai jamais mis les pieds à la montagne, qu’est-ce que je vais faire là-bas ?
Juste avant de se coucher, il s’était inscrit à une randonnée pour le samedi matin. Autant en profiter pour faire un peu d’exercice et comme ça, j’arriverai détendu pour mon rencard.
Le lendemain, il avait pris le premier train en Gare de Lyon direction Cluses, puis loué une voiture pour les derniers kilomètres. Il avait tout de suite été charmé par Samoëns, village typique construit à flanc de montagne et traversé par un torrent qu’il entendait courir depuis sa chambre d’hôte, même fenêtre fermée.
8 h 37. D’autres véhicules arrivent. Les gens ont fait du covoiturage. Ils descendent par petits groupes et, tout en poursuivant leurs conversations entamées pendant le trajet, retirent leurs tongs et autres sandales confortables pour enfiler chaussettes et chaussures de randonnée.
C’est là qu’on voit l’expérience, se dit Virgile en souriant légèrement. Quand je pense que j’ai conduit avec mes chaussures de marche…
Sac à dos, bâtons, chapeaux, gourdes à pipette, crème solaire… chacun déploie son arsenal. J’espère que j’ai bien pris tout ce qu’il fallait, murmure-t-il en tâtant son sac à dos qui lui paraît ridiculement petit en comparaison de celui des autres participants. Il espère que son paquet de barquettes à la fraise et sa bouteille d’eau lui suffiront pour la journée. Bon, de toutes façons, j’imagine qu’on va s’arrêter déjeuner dans un refuge typique, tente-t-il de se rassurer.
Un sifflement le tire de ses pensées. Une jeune femme blonde, vêtue d’une chemise à carreaux cintrée ouverte sur un débardeur, fait signe aux participants de se rassembler. Virgile se rapproche et salue le reste du groupe d’un timide mouvement de tête.
– Bonjour tout le monde ! commence-t-elle dans un grand sourire. Je vous remercie de vous être inscrits si nombreux à cette randonnée. Vous allez voir, on va se régaler. Je m’appelle Sabrina et je serai votre guide pour la journée. Certains me connaissent déjà – quelques membres du groupe acquiescent d’un geste ou d’un regard entendu – je suis très heureuse soit de vous retrouver, soit de faire votre connaissance. Je vais faire l’appel et on va se mettre en route. Martin nous a préparé de la tarte aux myrtilles au refuge alors si on veut avoir le temps d’en profiter, il ne faut pas tarder !
Elle se penche sur son sac à dos rempli à ras-bord pour en extirper une feuille. Virgile ne peut s’empêcher de remarquer que son débardeur est lui aussi sur le point de craquer. Sabrina se redresse et commence à égrener les noms :
– Alors, Corny : 2 personnes ? – un couple lève la main – Ok, très bien, Panais, je vous ai vus : ma belle Françoise, toujours en si bonne forme, ça fait plaisir de te voir. Fribourg ? Ok. Tabet : 1 personne : ah Macha, c’est chouette que tu sois là !
Virgile est le dernier à être appelé. Sabrina range liste dans sa poche avant de poursuivre :
– Bien alors, avant qu’on démarre, je vous rappelle quelques consignes de base. Nous allons au Lac des Chambres. C’est une rando noire, enfin surtout pour la durée de la montée et à la fin, il y a un passage un peu technique : un pierrier où il faut être prudent, mais franchement ça va. N’oubliez pas de boire régulièrement et puis vous savez que j’aime bien faire quelques pauses sur le chemin pour vous expliquer des trucs de la nature, donc n’hésitez pas à me poser des questions. Et pas de panique si vous trouvez que vous avez du mal à suivre, j’attends toujours tout le monde. Ok ?
“Tout le monde” hoche la tête.
– Y-en-a-t-il parmi vous qui débutent ?
Virgile et un jeune couple lèvent la main.
– Ok, merci. Ne vous en faites pas, ça va bien se passer et vous allez voir combien vos efforts seront récompensés par la beauté des paysages. Macha, ajoute-t-elle en se tournant vers une jeune femme aux cheveux retenus par un bandana aux couleurs vives, tu veux bien rester pas trop loin des primo randonneurs ?
– Avec plaisir Sabrina, j’aime bien monter à mon rythme de toutes façons, répond l’interpelée dans un sourire.
– Parfait alors, en route !
Le groupe se met en mouvement en direction de la forêt. Les bavardages reprennent. “Lac des chambres – 3h45”. Virgile arque les sourcils. “Ah ouais quand même !” s’étonne-t-il à voix haute. Il se rapproche du jeune couple qui, comme lui, débute. Pressentant l’effort qui l’attend, il préfère toutefois rester légèrement en retrait et se concentrer sur ses pas. Le sentier est étroit. Ses chaussures, qui lui semblent peser une tonne, viennent régulièrement buter contre des racines de sapin. Il s’agace légèrement. A mesure de la montée, les grappes de marcheurs s’étirent, s’étiolent. Les conversations se font plus feutrées, les phrases raccourcissent. L’effort recentre le propos.
Virgile s’arrête pour boire une gorgée d’eau. Il observe le couple devant lui, uni dans l’effort. Chacun marche pour lui, à son rythme et pour autant ils sont attentifs l’un à l’autre. Il lui propose de mettre ses pas dans les siens. Elle l’encourage d’un léger baiser sur l’épaule quand elle finit par le rattraper.
Il me tarde de rencontrer Lila ce soir. Pourvu qu’on termine la rando à temps ! Bon, fini la pause, il faut avancer, je n’ai pas envie de passer pour le citadin boulet à la traîne.
Au loin, il remarque Sabrina lancée dans des explications. Il accélère le pas. Quand il parvient à la hauteur des autres randonneurs, la guide a déjà terminé.
– Bien, après cette première petite pause, on repart ! Prochain arrêt : le refuge de Foly. Ça va derrière vous suivez ?
Virgile fait signe que oui mais ne peut masquer ni ses joues rougies par l’effort de la montée, ni la sueur qui a commencé à marquer son tee-shirt.
– Bon, n’hésitez pas à me le dire si je vais trop vite hein ? C’est important que vous puissiez prendre du plaisir en marchant, si c’est juste difficile, ça gâche tout. Il reste deux heures avant d’atteindre le refuge et après ce sera plus facile.
Virgile lève le pouce en guise de réponse. Cette montée dans la forêt n’en finit pas. Des cailloux roulent à présent sous ses semelles. Son agacement monte d’un cran. Il se met à ruminer.
Mais quelle idée j’ai eu de venir ici ! Tout ça pour une nana qui si ça se trouve ne va même pas me plaire ! Franchement la montagne, je crois que ce n’est pas pour moi. J’aurais mieux fait de rester à Paris. En plus j’ai menti à Marc, je n’ai pas pensé que peut-être il va me demander un justificatif de l’Ehpad de Mamie pour prouver ma visite…
Une douleur fulgurante traverse sa cuisse et le sort de ses pensées.
« Aïe ! Mais… Qu’est-ce que c’est que cette bestiole ? – il agite les bras dans tous les sens – Mais… elle veut pas partir en plus, c’est pas vrai, dégage sale bête ! » finit-il par crier.
Sabrina, le voyant en difficulté, descend le sentier à contre-courant pour le rejoindre. Virgile se sent honteux. Lui qui ne voulait pas attirer l’attention, c’est raté.
– Ah je vois que tu as sympathisé avec les taons. Il y en a pas mal dans les sous-bois. Ils aiment l’ombre et sont attirés par les odeurs de transpiration, lui explique Sabrina. Toujours prévoir du répulsif en rando ! dit-elle en farfouillant dans son sac. Tiens, ce n’est pas très écolo, je sais, mais pour l’instant on n’a rien trouvé de bio et d’efficace contre ces insectes et ce serait vraiment dommage que ça te gâche la journée. Surtout que certaines personnes sont très réactives et les piqûres peuvent être assez sévères.
Elle lui tend une bouteille d’aérosol et il s’empresse de pulvériser le produit miracle sur ses bras et ses cuisses.
– Merci Sabrina, lui dit-il soulagé. C’est gentil. Je suis désolé, je ne voulais pas que tu te déranges pour moi. Déjà que j’ai raté tes explications à la pause tout à l’heure. Tu dois vraiment te demander ce que je fabrique ici, ajoute-t-il d’un air gêné.
– Ben non, pas du tout, ne t’en fais pas. Chacun fait connaissance avec la montagne à son rythme ! Et mon but n’est pas de vous entraîner pour l’ultra-trail, hein, j’ai plutôt envie de vous faire découvrir les bienfaits de la marche en altitude et d’essayer de vous montrer les trésors cachés dans nos montagnes.
– Ben, je t’avoue que pour l’instant, je peine, lui répond Virgile. Je n’apprécie que moyennement la rando. Mais ne te vexe pas, hein, ce n’est pas ta faute.
Sabrina lui sourit.
– Pas de soucis, Virgile, je te rassure, je n’irai jamais penser que ça pourrait être ma faute. Je pense que l’homme et la montagne doivent s’apprivoiser l’un l’autre, qu’ils doivent apprendre à se connaître. En tant que guide, je veille à votre sécurité et je vous apprends quelques trucs, c’est sûr, mais je ne me sens pas responsable du rapport intime que vous entretenez avec l’effort dans ce milieu si particulier. Par contre, ce que je te propose, c’est de mettre tes pas dans les miens, tu vas voir, parfois, ça aide. C’est ok pour toi ? Allez, on rejoint les autres ?
Virgile acquiesce, surpris par l’aplomb et la douceur de la jeune femme. Ses pas dans ceux de Sabrina, l’ascension est plus facile. Le rythme de la guide est lent mais régulier. C’est donc ça le fameux pas du montagnard, pense-t-il.
Il se met à goûter au silence qui les entoure. Il relève la tête et regarde les sapins presque collés les uns contre les autres et les rochers tombés çà et là au fil du temps. Ses ruminations se sont envolées. Il prend plaisir à écouter le son mat de la lourde chaussure qui s’abat sur la terre meuble de la forêt. Petit à petit, sa respiration et son rythme cardiaque se calent sur la cadence de ses pas. Métronome, pense-t-il.
– On arrive, lui dit Sabrina, le refuge est juste là, derrière ce virage. Ah, les chèvres nous accueillent, regarde. Allez, un dernier effort et à nous la tarte aux myrtilles !
Elle accélère pour rejoindre le groupe, déjà attablé autour de tasses à café en fer blanc.
Virgile parvient enfin au point d’étape. Avant de prendre place auprès des autres sur les longs bancs en bois, il prend le temps d’admirer le paysage. Les chèvres venues à leur rencontre évoluent librement autour du refuge. Certaines sont occupées à lécher une pierre à sel accrochée à un poteau.
Virgile laisse tomber son sac à terre. Son dos est trempé de sueur. Il s’assied à même le sol. Un large sourire se dessine sur son visage. Il se sent fier. Malgré la difficulté de la montée, il a réussi cette première étape. Lui qui n’avait jamais randonné auparavant, s’attaquer à une “noire” dès le départ, c’était culotté ! Finalement, peut-être que j’ai tendance à me limiter moi-même, se dit-il. Il ferme les yeux et emplit ses poumons d’air pur.
– Hey, Virgile, la pause-café est servie, tu veux quelque chose ? l’interpelle Sabrina.
– J’arrive ! lui répond-il avant de se remettre prestement sur ses pieds et de rejoindre le groupe. Alors : il reste une petite place pour le retardataire ?
Macha se décale vers la droite et lui fait signe, tout en mordant dans une part de tarte, de s’asseoir près d’elle. Cette pause gourmande est revigorante. Ils la savourent en silence, las d’une saine fatigue, heureux.
Virgile se délecte des fruits noirs, sucrés, presque confits par la cuisson. Le goût prononcé du beurre de la pâte sablée le ramène en enfance. Il revoit sa grand-mère. Elle porte une charlotte sur la tête en attendant que sa nouvelle coloration “cassis” prenne. Debout devant sa table en formica recouverte d’une toile cirée aux motifs dits “provençaux” achetée par correspondance, elle pétrit la pâte du bout des doigts. Comme chaque mercredi, Virgile est chez elle. Attentif à ses mouvements, il joue distraitement avec la farine étalée sur la nappe avec l’espoir qu’une fois le plat à tarte chemisé, il restera quelques morceaux de pâte crue à déguster.
La voix de Sabrina le tire de sa rêverie.
– On va devoir repartir dans 10 minutes si on veut arriver au lac à temps pour déjeuner – quelques protestations molles se font entendre – Oui, je sais. On est bien ici mais en montagne, respecter le timing c’est un gage de sécurité !
Virgile se lève pour s’étirer avant de se remettre en route. Il fait quelques pas en direction de la pente. Le soleil cogne fort sur le versant gauche, dévoilant des nuances de marron, de rouge et d’ocre qu’il n’avait pas décelées tout à l’heure. La luminosité a déjà changé, c’est fou. A sa droite, entouré d’un camaïeu de verts de plus en plus sombres à mesure que la plaine devient forêt, il devine le village de Samoëns.
Sabrina donne le signal du départ. Virgile se hâte, cette fois, de rejoindre la tête du groupe, revigoré par sa performance et ce qu’il vient d’engloutir.
Ils poursuivent leur ascension dans des pâturages tapissés de fleurs sauvages. Ancolies, asters et gentianes se partagent l’espace. Des couleurs éclatantes pour ces fleurs si fragiles. Tous prennent bien soin de suivre les recommandations de leur guide et de n’en écraser aucune par mégarde. Bien que Virgile soit tenté d’en cueillir discrètement quelques-unes pour Lila, il n’en fait rien.
Sabrina marche devant lui. Son chignon devient de plus en plus approximatif à mesure qu’elle arpente le chemin caillouteux. Quelques mèches blondes s’échappent et viennent balayer sa nuque. Parfois, elle s’arrête. Elle effleure une plante du bout des doigts et réfléchit quelques secondes avant de partager ses connaissances sur la flore locale. “Vous voyez cette herbe sauvage ? C’est de l’origan. Comme ce qu’on met sur nos pizzas ! Approchez si vous voulez et frottez votre paume de main dessus. Vous allez voir comme ça sent fort. C’est excellent pour tuer les microbes et on s’en sert aussi en infusion contre le stress. Et vous saviez que son nom signifie parure des montagnes ? Avant de devenir guide, je pensais que ça ne poussait que dans les jardins. Jamais je n’aurais cru que la montagne pouvait soigner !”
Un peu plus loin, Sabrina s’arrête devant ce qui ressemble à un éboulement de cailloux. Le paysage a de nouveau changé.
– J’ai l’impression que plus on monte, plus c’est aride et minéral, non ? lance Virgile. Toutes ces pierres, ces masses grises, je trouve ça un peu sinistre par rapport à la flore qu’on a vu plus bas.
– C’est vrai, répond Sabrina tout en ouvrant un sachet de pâtes de fruits pour le proposer au groupe. C’est ça que je trouve assez magique ici. On ne sait jamais ce qu’on va trouver au détour du chemin. On peine, on grimpe, on en a marre, et parfois, même, on a la nausée tellement on est fatigués mais la plupart du temps, ce que l’on découvre à l’arrivée est à la hauteur de l’effort fourni ! C’est un peu comme la vie en fait, remarque-t-elle songeuse.
Elle se racle la gorge avant de reprendre.
– Le lac est juste là, derrière cette dernière petite montée. Je vous laisse boire un peu et croquer une pâte de fruits si vous en avez besoin. Dans trente minutes, on y est. Vous allez voir, c’est grandiose. Pique-nique les pieds dans l’eau en arrivant ! Juste : faites bien attention quand vous traversez le pierrier. Il ne faut aller ni trop vite, ni trop doucement, sinon, vous allez dégringoler la pente sur les fesses et comme on est en short, ça peut vite causer des égratignures peu sympathiques. Alors, on se cale les uns derrière les autres, on avance d’un seul pas et tout ira bien.
La petite troupe suit son conseil et progresse en file indienne. Virgile est concentré sur ses pas. Son estomac lui fait sentir que le paquet de gâteaux avalé un peu plus tôt est désormais bien loin. Vivement le pique-nique, se dit-il. Et j’ai tellement hâte d’enlever mes chaussures…
Il relève la tête et manque de trébucher sur l’un de ses compagnons de route. Ils sont arrivés. Le Lac des Chambres est devant eux, niché dans un creux entre deux versants caillouteux. La végétation est quasi inexistante. Le contraste entre le turquoise de l’eau et le gris de la roche est saisissant.
Mais Virgile est un peu déçu. A force d’entendre Sabrina parler de ce lac avec des cœurs dans les yeux, il s’attendait à une étendue d’eau bien plus importante. Il se voyait déjà délasser ses muscles sollicités par l’effort dans une eau transparente, avant de se faire sécher sur l’herbe grasse d’un plateau montagneux. A la place, il se retrouve face à un désert de pierres, flanqué de son oasis. La récompense lui semble tiède. Comme quoi, pense-t-il, on n’a pas tous les mêmes attentes !
Il jette un œil aux autres marcheurs. La plupart d’entre eux sont souriants.
– Alors, annonce Sabrina, triomphante, je ne vous avais pas menti, c’est beau hein ? Allez, à table ! lance-t-elle en dévalant la pente jusqu’au lac.
Les randonneurs s’installent. Chacun déballe son pique-nique. Virgile s’assied près de l’eau. Le soleil brille. L’air frais, presque froid sur sa transpiration le fait frissonner. Il enfile sa polaire. Il n’a plus envie de retirer ses chaussures. Il se sent fatigué, sans énergie, vidé. Le voyant seul, Sabrina le rejoint.
– Je peux m’asseoir à côté de toi ou tu préfères rester tranquille ?
Virgile marque un temps d’hésitation.
– Ne t’inquiète pas, précise-t-elle, on n’est pas obligés de discuter. J’ai juste envie de regarder la nature en bonne compagnie.
– Bien sûr, installe-toi, lui répond-il.
Elle s’assied près de lui et se met à son aise, les pieds nus, puis déballe un sandwich de son sac à dos et mord dedans à pleines dents.
– Mmm, ça fait du bien… De l’air pur, à manger, la beauté… que demander de plus ?
Virgile reste silencieux.
– Tu en veux ? propose-t-elle en lui montrant son sandwich. J’ai remarqué que tu n’as rien mangé depuis tout à l’heure. Tu as oublié ton pique-nique ?
– Non, non, lui ment Virgile, c’est jusque que tu sais, le midi, je ne mange pas beaucoup.
Sabrina hoche la tête avant de poursuivre, en silence, son déjeuner.
– Qu’est-ce que tu trouves de beau ici ? lui demande Virgile au bout de quelques minutes.
– Tout, lui répond-elle. Bon c’est sûr, j’ai mes lieux fétiches à force, mais globalement je suis chaque fois subjuguée par ce qu’offre la montagne et ce qu’elle dégage. Une espèce de beauté forte, authentique. Une assurance. Elle est là et elle est belle, quoi. Les paysages sont très contrastés, j’aime la diversité. La première fois que je suis venue ici, devant ce lac, je me suis dit : “Waouh c’est tellement beau que j’ai l’impression que ça me lave les yeux” – Virgile sourit – Je n’avais jamais vu une eau bleue comme celle-là. Et j’aime bien l’idée qu’il faille presque quatre heures de marche pour y accéder. Je me dis que je dois le mériter. Et cette caillasse grise tout autour, on dirait des volcans. Je ne suis pas géologue et je n’ai pas pris le temps de m’y intéresser de près mais quand je me baigne ici quelquefois, je me dis que je suis dans un cratère. J’imagine que je nage dans l’œil de la Terre.
– Wahou ! s’enthousiasme Virgile. Je n’avais pas vu ça comme ça !
– Pour toi, c’est comment ?
– Et bien, je t’avoue que quand on est arrivés, j’ai été un peu déçu. Je m’attendais à quelque chose de bien plus… comment dire… impressionnant. Enfin, bien sûr, c’est beau mais je me suis dit “Quoi ? J’ai galéré autant pour trouver une flaque d’eau ?”
Sabrina éclate de rire et manque de s’étrangler avec le morceau de pain qu’elle vient de mettre dans sa bouche.
– Je comprends, je comprends, lui répond-elle. Tu trouves que la récompense n’est pas à la hauteur des efforts que tu as fournis. Donc, tu n’as rien trouvé beau depuis ce matin ?
– Oh si, bien sûr ! Mais plus que par les paysages, j’ai plutôt été touché par des moments. Par exemple, quand tu es venue à mon secours alors que je me faisais dévorer par les taons – Sabrina esquisse un sourire – Ou bien quand on a dégusté la tarte aux myrtilles tous ensemble, en silence, au refuge. Ça m’a rappelé des instants partagés avec ma grand-mère et j’ai bien aimé me dire, en regardant le village de Samoëns au loin, que personne n’avait idée tout en bas de ce que nous étions en train de faire tout en haut, au-dessus des nuages. Et tu vois, poursuit-il, notre discussion là, c’est en train de me faire aimer ce lac finalement.
Sabrina tourne sa tête vers lui, un large sourire plaqué sur ses lèvres.
– Merci Virgile, tu m’auras appris quelque chose de nouveau aujourd’hui.
– Ah oui ? s’étonne-t-il.
– Oui, confirme-t-elle en jouant avec l’eau froide du bout de ses orteils. En t’écoutant, je comprends qu’il y a plusieurs façons d’être dans le moment présent finalement. Pour toi, ça passe avant tout par le partage alors que en ce qui me concerne, c’est d’abord par une connexion à la nature.
– C’est vrai, ça me parle ce que tu dis.
– C’est complémentaire en fait. Dis-donc, ajoute-t-elle en lui glissant un regard malicieux, à nous deux on ferait un chouette duo pour accompagner les randonneurs, non ? Qu’est-ce que tu en penses ? C’est quoi ton boulot déjà ?
Virgile se met à rire.
– Heu merci pour la proposition mais pour le moment tu vois, j’ai besoin de la ville. Même si ce n’est pas franchement mon boulot qui me retient. Pour répondre à ta question, je bosse dans l’informatique, rien d’intéressant ou de comparable à ce que tu fais tous les jours. Tu t’ennuierais rien qu’avec mes explications alors on va zapper le sujet si tu veux bien. Enfin, il faut bien se nourrir…
Il laisse flotter quelques secondes de silence avant de reprendre :
– Dis-moi, tu as toujours été guide toi ?
– Pas du tout, lui répond-elle. Dans une autre vie, j’étais coiffeuse. Je connais le coin parce que je viens ici en vacances depuis toute petite. Tu as peut-être vu en arrivant le village de vacances « Les Becchi » ? – Virgile secoue la tête – Aucune importance, poursuit-elle. Bref, je suis fan de rando depuis toujours. Un été, j’ai rencontré Laurent. Un guide méga canon qui venait d’être embauché. Un sourire à faire fondre un iceberg. Il connaît tout sur la faune et la flore du coin. Les gens se battaient pour partir en rando avec lui. Il y a trois ans, on est sortis ensemble mais au final il était plus amoureux de la montagne que de moi. On a passé deux mois intenses. C’était dingue. Il pouvait me faire grimper n’importe quoi. J’avais même pris des congés sans solde pour rester avec lui plus longtemps.
– Ah ouais carrément, la taquine Virgile.
– Oui, répond Sabrina sans percevoir la boutade. Et puis un jour, il a décidé de partir : l’appel du Népal ! A la fin de l’été, je me suis demandé si j’allais rentrer en région parisienne. Moi aussi je pensais “faut bien manger”. Et en fin de compte j’ai réalisé que mon aventure avec Laurent, c’était bien plus qu’un amour de vacances. En quelque sorte, il m’a fait le cadeau de ma nouvelle vie.
– Ah bon ? Comment ça ?
– En fait, en me partageant ses connaissances, en me faisant découvrir les moindres recoins de la vallée, il a renforcé ma passion pour la montagne. Il a développé mon goût l’effort. Et en fait, c’est ce que j’aime aussi avec la marche. Tu sais, moi aussi j’ai du mal sur les randos noires, il faut pas croire ! lance-t-elle en riant. Je crois que la montagne me rend humble et ça me fait du bien car en même temps, la difficulté ne m’empêche pas d’avancer. Au contraire, à chaque fois, j’ai l’impression d’une nouvelle petite victoire sur moi-même.
– Je vois ce que tu veux dire, acquiesce Virgile. J’étais tellement fier de moi quand je suis arrivé au refuge ce matin ! Ça m’a tout de suite donné envie de relever un nouveau défi. Et c’est vrai que marcher, ça n’a l’air de rien comme ça ; arpenter les chemins, ce n’est pas vraiment spectaculaire vu de l’extérieur. Donc, c’est grâce à Laurent que je peux te parler aujourd’hui finalement ?
Sabrina hoche la tête vigoureusement.
– C’est ça. Du coup, j’ai décidé de rester ici. J’ai appelé ma patronne pour démissionner. Elle a failli s’étrangler, se souvient-elle en pouffant. Mais franchement – elle ouvre grand les bras – avec ça sous les yeux, je n’avais aucune envie de retourner faire des brushings. J’avais goûté à plus grand !
Virgile hoche la tête vigoureusement.
– Et ça ne t’a pas fait peur de tout plaquer ? s’enquit-il.
– Si bien sûr. Au début j’ai flippé, c’est normal. Et puis tout s’est mis en place doucement. Je me suis formée à l’école des guides. On m’a hébergée quelques temps aux Becchi et puis maintenant que j’ai ma clientèle, c’est bon, ça tourne. Je gagne suffisamment d’argent entre les randos et mon service au Bar du Criou pour louer un appart’ dans le village.
Le coeur de Virgile manque un battement. Le Criou… les Becchi…
– Ah, et tu es serveuse aussi alors ?
– Oui, pendant les mois creux ou quand ils ont besoin d’un extra, comme ce soir par exemple. Tu vois, après notre rando, je file chez moi me doucher et je vais prendre le relais d’une collègue qui doit partir plus tôt. Ça me permet d’améliorer mes finances, explique-t-elle en renfilant ses chaussures avant de se mettre debout. Et en plus, la place centrale de Samoëns est magnifique et la terrasse du bar est pile en face du Criou justement. Alors, je ne suis jamais bien loin de la nature au final ! Bon, conclue-t-elle en regardant le ciel. L’heure tourne, le vent devient plus froid. Je pense qu’il est temps de remballer et d’entamer la descente tranquillement.
Virgile se lève à son tour et se plante face à elle.
– Ok, c’est parti ! s’exclame-t-il. Ça me va bien si on est à l’heure, car ce soir j’ai rendez-vous. C’est très important et je n’ai pas envie d’être en retard.
– Ok, ne t’en fais pas, on ira plus vite que ce matin. Tu seras à l’heure.
– J’espère, lui dit-il les yeux dans les siens et le sourire en coin. Lila m’attend pour 20 heures.

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